LH69 - La LH de l'audace

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Télélangue : non, non, et non !

Télélangue : Non, non et non !

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi on disait simplement "pas" pour exprimer la négation à l'oral, alors qu'on utilise "ne .. pas" à l'écrit ? Voire pourquoi on peut écrire — même si c'est un peu moins usité — uniquement "ne" ?

Non ?

Vraiment pas ?

Eh bien cet article va vous donner la réponse à cette question ✨ que vous ne vous posiez même pas ✨ (incroyable, je sais 😌)

Le cycle de la négation (ou cycle de Jespersen)

Dans les années 1910, un linguiste danois, Otto Jespersen observe une curieuse évolution dans plusieurs langues : le mot exprimant la négation s'affaiblit, avant d'être renforcé, en général au moyen d'un autre mot, qui peut alors devenir l'expression principale de négation, et à son tour subir le même phénomène.

Otto Jespersen en 1915

Otto Jespersen en 1915 (beau gosse un peu)

En français cela donne l'évolution suivante:

"Je ne perds", en ancien français "Je ne perds pas", en français courant "Je perds pas", en français familier

(Ceci dit, j'ai perdu)

Ce qui est vraiment amusant (qu'est-ce qu'on rigole), c'est que ce phénomène se produit dans beaucoup de langues, appartenant à plusieurs familles différentes, parmi lesquelles les langues germaniques, les langues arabes et berbères ou encore les langues chamiques du Viêt Nam.

Et pourquoiiiiii ?

Maintenant qu'on a compris le cycle de Jespersen, reste la question qui nous taraude tous (hum hum) : comment se fait-il que ce phénomène se produise de manière similaire dans tant de langues différentes ?

Il nous faut d'abord constater que les langues sont des outils de communication en constante évolution, pour diverses raisons, mais celles que nous retiendrons sont la pression linguistique et le besoin de clarté.

La pression linguistique regroupe : - l'érosion phonétique, une non-articulation ou un effacement de certaines syllabes, - la simplification, une tendance à retirer des mots entiers par souci de simplicité, une tentative naturelle d'optimisation et d'économie de la langue.

De la pression linguistique viennent des évolutions de la langue bien connues, comme l'évolution de "cela" vers "ça", ou bien celle de "je suis" vers "ch'uis". Certains appellent ça de l'optimisation, personnellement j'appelle ça de la flemme.

Le besoin de clarté s'oppose en quelque sorte à la pression linguistique : il arrive qu'en condensant des prononciations ou écritures de certaines expressions, des amalgames se forment. Dans ces cas, il peut devenir difficile de distinguer plusieurs sens, un mot peut alors être ajouté pour permettre la distinction.

C'est exactement de ces deux principes d'évolution de la langue que naît le cycle de Jespersen : le mot de négation originel s'affaiblit, par un effet d'érosion. "Je ne marche" devient "Je n'marche", ce qui conduit à un amalgame entre le fait de marcher et de ne pas marcher. On ajoute alors un second mot aidant à exprimer la négation : "pas", qui vient justement de "Je n'marche pas", pour expliciter que l'on n'avance littéralement pas d'un seul pas — ✨pratique✨.Une fois cette deuxième expression de la négation ancrée dans l'usage, la première peut disparaître, jugée inutile, afin de simplifier la langue. Le cycle peut alors recommencer.

Pour les "tiktok kids" 🤳6️⃣🤷7️⃣ qui on décroché, un résumé en emoji : 📉🩼🦶🚮♻

Si le cycle de Jespersen s'observe dans une si grande variété de langues, c'est en fait qu'il procède de phénomènes d'évolution linguistiques indépendants de la langue. Peut-être verra-t-on bientôt en français un nouveau mot de négation apparaître, supplémentant puis supplantant le "pas".

La prochaine fois que vous direz "ch'ais pas", vous pourrez vous rappeler que vous participez à l'évolution de la langue française. ✨De rien✨.